Combien d'eau consomme vraiment l'IA ? Data centers, requêtes : le tri des chiffres
0,26 ml pour une requête Gemini, 500 ml pour un e-mail : les chiffres sur l'eau et l'IA se contredisent. Voici comment les trier.

« Cinq gouttes par requête », « une bouteille par e-mail », « aucun problème » : les trois affirmations circulent la même semaine. Le 27 août 2026, Ars Technica a repris une analyse de Knowable Magazine, avec les chercheurs qui ont produit les chiffres. Conclusion : l'IA consomme de l'eau, de façon très localisée, et les données publiques restent incomplètes et incohérentes.
Combien d'eau consomme une requête ChatGPT ou Gemini ?
Google est le seul acteur à avoir publié une méthodologie complète. Dans son billet d'août 2025, le groupe estime qu'une requête médiane de texte dans Gemini consomme 0,24 Wh d'énergie, 0,03 g de CO2e et 0,26 ml d'eau, « environ cinq gouttes », après une baisse de 33 fois en énergie et 44 fois en carbone en douze mois. La limite est en bas de page : l'eau est déduite de l'énergie et de la « water usage effectiveness » moyenne de la flotte. Sam Altman donne un ordre de grandeur proche pour ChatGPT, 0,32 ml par requête, sans méthode : « N'importe qui peut brandir l'estimation qui l'arrange », relevait l'Arcep dans une enquête de franceinfo.
À l'opposé, le 500 ml par e-mail vient de l'étude de 2023 de Shaolei Ren et de son équipe de l'université de Californie à Riverside : une bouteille pour une dizaine à une cinquantaine de réponses de GPT-3, un modèle de 2020. C'est ce travail qui a donné les 4,2 à 6,6 milliards de mètres cubes prélevés en 2027, plus que la moitié de la consommation annuelle du Royaume-Uni. Ars Technica rapporte que Ren juge désormais sa propre estimation dépassée : les modèles sont devenus plus efficaces.
0,26 ml mesure l'eau évaporée sur site ; 500 ml modélise refroidissement plus production d'électricité, avec un modèle de 2020. L'écart dit le périmètre de chaque calcul, pas la réalité du secteur.
Pourquoi l'IA consomme de l'eau : les puces et l'électricité
Un processeur de data center peut atteindre environ 80 °C. Les tours de refroidissement humides évaporent l'eau dans l'atmosphère, circuit ouvert gourmand en eau potable ; le refroidissement liquide, utilisé notamment par Amazon, Microsoft et Google, fait circuler un fluide en boucle fermée, sans perte. Les dernières puces de Nvidia se refroidissent même avec de l'eau à environ 45 °C, de simples ventilateurs suffisant souvent ; au Texas, l'eau ne sert qu'au cœur des vagues de chaleur.
L'autre moitié de l'histoire : l'électricité qui fait tourner les serveurs consomme aussi de l'eau, pour refroidir les centrales thermiques. Le rapport du laboratoire Lawrence Berkeley publié fin 2024 chiffre la décomposition pour les États-Unis en 2023 : 66 milliards de litres d'eau directe (le refroidissement) et près de 800 milliards de litres indirects (l'électricité), pour 176 TWh, soit 4,4 % de l'électricité du pays. La part indirecte est douze fois plus grande.
La localisation domine donc tout : selon le rapport de l'ONU, un kilowattheure exige environ 5 litres d'eau aux États-Unis, 7 en France, 21 en Suisse ou en Suède et 29 au Brésil.
Le rapport onusien ne dit pas que les États-Unis consomment presque autant d'eau que la Suisse. Il dit que le kilowattheure est plus « buveur » en Suisse ou au Brésil. Une intensité élevée n'est pas un volume élevé.
Que devient l'eau des data centers ?
La distinction essentielle : l'eau prélevée et l'eau consommée, celle qui ne revient pas à son bassin. Les écarts d'un site à l'autre sont énormes : chez Google, Dublin a consommé moins de 400 000 litres sur les 3,4 millions prélevés en 2024, l'essentiel étant rendu au milieu local, là où Council Bluffs, dans l'Iowa, a consommé 3,8 milliards sur 5,3 milliards, selon son rapport de durabilité relayé par franceinfo. « Il y a un gros problème de transparence », dit Tressie Kamp, du Center for Water Policy de l'université du Wisconsin-Milwaukee.
Ajoutons des efforts de recharge et de restauration des ressources naturelles, et il y a de bonnes chances qu'à terme, le refroidissement sur site puisse être « net zéro » en eau.Fengqi You, professeur à l'université Cornell, à Ars Technica, août 2026
Ce que les études établissent à l'horizon 2030
L'étude de Nature Sustainability, publiée le 10 novembre 2025 par Tianqi Xiao, Francesco Fuso Nerini, H. Damon Matthews, Massimo Tavoni et Fengqi You, est la référence : le déploiement des serveurs IA aux États-Unis pourrait générer une empreinte en eau annuelle de 731 à 1125 millions de mètres cubes entre 2024 et 2030, le haut de la fourchette équivalant à peu près à l'eau potable consommée chaque année à New York, selon Ars Technica. Les bonnes pratiques, efficacité des processeurs, renouvelables et implantation choisie, réduiraient les empreintes de 73 % en carbone et 86 % en eau ; les auteurs jugent toutefois l'objectif « net zéro » de 2030 peu atteignable sans mécanismes incertains de compensation et de restauration des eaux, et recommandent d'implanter les serveurs dans le Midwest, riche en renouvelables.

À l'échelle mondiale, le rapport de l'Institut UNU-INWEH relayé par ONU Info donne des ordres de grandeur cohérents : environ 4 500 milliards de litres en 2025 pour les data centers, et jusqu'à 9 milliards de mètres cubes par an en 2030, l'équivalent des besoins annuels de 1,3 milliard de personnes en Afrique subsaharienne. Il ajoute un enseignement contre-intuitif : une électricité bas carbone n'est pas automatiquement sobre en eau, l'exemple du Brésil, dont l'empreinte carbone est 77 % sous la moyenne mondiale, ayant des empreintes eau et terre près du triple.
La vraie question : le stress local et la transparence
66 milliards de litres, c'est moins de 1 % de la consommation nationale américaine, contre 446 milliards de litres par jour pour la seule irrigation. Le problème n'est pas le volume : c'est la concentration. S&P Global recense 43 % des data centers dans des zones en stress hydrique, et The Dalles, dans l'Oregon, en voit déjà un tiers de sa consommation d'eau.
Les riverains le savent : selon Gallup, 71 % des Américains s'opposent à la construction d'un data center IA dans leur quartier, dont 48 % fortement, bien plus que les 53 % qui refusent une centrale nucléaire près de chez eux. Les pancartes « Protect our water » vont du Texas au Nouveau-Mexique jusqu'en Arizona, selon l'analyse d'Ars Technica.
La mesure est politique avant d'être technique. Au Texas, l'audit du 3 août 2026 exige que chaque projet réutilise « sa propre eau », mais l'enquête de la PUCT n'a obtenu que 28 réponses sur 377 entreprises (notre article sur l'audit texan). En France, les volumes sont minuscules mais entièrement en eau potable : 681 000 m³ prélevés en 2023, en hausse de 19 %, pour environ 400 000 m³ consommés, selon l'Arcep, qui a ouvert en juillet 2026 la consultation publique décrite dans notre article sur la capacité électrique. Côté opérateurs, Amazon ne publie aucun chiffre par site, alors que son rapport 2025 voit l'IA créer « de nouvelles demandes en énergie, en eau et en infrastructures » (notre article sur sa centrale au gaz).
Face à un chiffre sur l'eau et l'IA, posez trois questions : une mesure d'opérateur ou une estimation de chercheur ? Le périmètre inclut-il l'électricité ? Et dans quelle région se trouve le serveur ?
Concrètement, l'ONU recommande des usages sobres : un texte court pèse moins qu'une image ou une vidéo générée. Et l'eau n'est pas l'urgence la plus immédiate : la hausse de la consommation électrique, qui pèse sur les coûts du calcul, est documentée dans notre article sur la trésorerie de Google. Le débat sur l'énergie était global ; celui sur l'eau sera local, gagné ou perdu site par site.
Questions fréquentes
Quelle est la consommation d'eau liée à l'IA ?
Environ 4 500 milliards de litres en 2025 pour les data centers mondiaux, selon le rapport UNU-INWEH relayé par ONU Info. Pour les serveurs IA américains, l'étude Nature Sustainability donne 731 à 1125 milliards de litres par an à l'horizon 2030.
Pourquoi l'IA consomme-t-elle de l'eau ?
Pour refroidir les processeurs, par évaporation en circuit ouvert ou en boucle fermée, plus l'eau consommée pour produire l'électricité, souvent la part la plus importante.
Combien d'eau consomme une requête ChatGPT ?
Selon le périmètre : 0,26 ml (cinq gouttes) pour Gemini selon Google, 0,32 ml selon Sam Altman, et 500 ml pour une dizaine à une cinquantaine de réponses de GPT-3 selon l'étude de 2023 de Shaolei Ren, jugée obsolète par son auteur.
Que devient l'eau des data centers ?
Une partie s'évapore, une partie est restituée au bassin local. Chez Google, Dublin a rendu l'essentiel des 3,4 millions de litres prélevés en 2024, là où Council Bluffs en a consommé 3,8 milliards sur 5,3 milliards.
L'IA consomme-t-elle plus d'eau que l'agriculture ?
Non. Aux États-Unis, l'irrigation seule requiert environ 446 milliards de litres par jour, contre 66 milliards de litres par an pour le refroidissement des data centers.


