Amazon au Texas : une centrale à gaz autorisée à rejeter 33 millions de tonnes de CO2 par an
Le permis texan de la centrale GW Ranch, qui alimentera hors réseau un campus de data centers d'Amazon, plafonne les rejets à 33 millions de tonnes.

Amazon a confirmé le 7 août 2026 avoir acquis un terrain de 8 000 acres (environ 3 240 hectares, selon le recensement de Cleanview) à Pecos County, dans l'ouest du Texas, pour y bâtir un campus de data centers. L'électricité viendra d'une centrale à gaz voisine de 35 turbines, le GW Ranch Energy Center, développé par Pacifico Energy, dont l'entreprise achètera le courant. Au démarrage, le site ne sera pas raccordé au réseau texan.
Le chiffre qui a fait le tour de la presse en 48 heures est celui du permis d'air délivré par l'État du Texas à cette centrale en janvier 2026 : jusqu'à 33 millions de tonnes de CO2 par an, soit plus que ce qu'émet aujourd'hui n'importe quelle centrale électrique du pays. Nous avons récupéré le permis. Il confirme le chiffre, et il en corrige deux autres au passage.
Le dossier n'est pas sorti d'un communiqué
Aucune annonce d'Amazon n'a ouvert ce sujet. Il est sorti d'un croisement entre des demandes de permis déposées auprès de l'État du Texas et de l'imagerie satellite, publié le 7 août par Michael Thomas, fondateur du service de suivi de projets énergétiques Cleanview. Sollicitée par lui, Amazon a confirmé l'acquisition du site et son intention d'acheter l'électricité de la centrale. Le New York Times a publié son enquête le lendemain, Amazon a détaillé sa position auprès de The Verge le 9 août.
Le même relevé indique qu'Amazon a déposé début août trois permis de construire, et que le défrichement avait déjà commencé. Ce serait le premier investissement du groupe dans un data center hors réseau.
Si le projet émettait autant de CO2, ce serait la plus grande source de pollution unique des États-Unis, avec davantage de gaz à effet de serre que la plus grande centrale au charbon du pays. Il faut noter que les entreprises émettent rarement autant que ce que leurs permis autorisent.Michael Thomas, fondateur de Cleanview, le 7 août 2026
Le relevé d'origine conserve donc le conditionnel et rappelle lui-même la limite du chiffre. Plusieurs titres de reprise ont fait tomber cette réserve.
Ce que dit le permis lui-même
Le document existe et il est public. Le permis a été délivré le 21 janvier 2026 par la Texas Commission on Environmental Quality (TCEQ), non pas à Amazon mais à Pacifico GW, LLC, sous trois numéros : 181033 pour l'autorisation d'État, PSDTX1672 pour le volet fédéral et GHGPSDTX255 pour le volet gaz à effet de serre. Le site y est enregistré sous le numéro RN112259775, à Fort Stockton. La demande avait été déposée le 4 août 2025 et le permis expire en janvier 2036.

La ligne qui fait l'actualité figure au bas du tableau des rejets autorisés : GHG as CO2e, 33 204 964,44 tpy. Trois précisions que la reprise de presse ne donne pas.
- Le chiffre porte sur les gaz à effet de serre en équivalent CO2, pas sur le seul CO2. Celui-ci compte pour 33 162 721 tonnes, complété par du méthane, du protoxyde d'azote et de l'hexafluorure de soufre issu des disjoncteurs.
- L'unité est la tonne courte américaine, soit environ 907 kilos. En tonnes métriques, celles que retiennent les inventaires européens, le plafond vaut donc environ 30,1 millions de tonnes.
- Le seuil qui déclenche la procédure fédérale renforcée est de 75 000 tonnes de CO2e par an. Le projet le dépasse d'un facteur 440.
Un détail de la lettre de délivrance mérite d'être relevé : elle précise que « toutes les autorisations préalables à la construction, y compris l'autorisation en instance, permis GHGPSDTX255, doivent être obtenues avant le début de la construction ». Au 21 janvier 2026, le volet gaz à effet de serre était donc encore en cours d'instruction. Nous n'avons pas pu établir s'il a été délivré depuis.
La TCEQ écrit noir sur blanc comment le plafond est calculé : les rejets maximaux annuels des turbines le sont « en supposant 8 760 heures par an et par turbine en combustion de gaz naturel ». C'est-à-dire l'année entière à pleine charge, sans arrêt ni maintenance. Aucune centrale ne tient ce régime, et celle-ci n'est même pas construite. Le chiffre dit ce que l'État a accepté de laisser passer, pas ce qui sortira des cheminées.
Le permis corrige aussi la puissance. Là où la presse et le développeur annoncent 7 650 MW, la TCEQ décrit 35 turbines à cycle simple « d'une puissance nominale de 5 000 mégawatts ». Les deux chiffres ne se contredisent pas : le premier additionne les puissances maximales des machines autorisées, le second retient leur régime nominal.
C'est cet ordre de grandeur qui frappe les spécialistes, indépendamment du CO2.
L'idée d'une centrale électrique non hydroélectrique de 7,65 GW me paraît assez sidérante.Voir le post sur X
Robin Millican travaille sur l'énergie et la géopolitique au Center on Global Energy Policy de l'université Columbia. Un repère éclaire sa réaction : 7 650 MW représentent environ 8 % du record absolu de consommation de tout l'État du Texas, atteint le 22 juillet 2026.
À quoi correspondent 30 millions de tonnes
C'est là que la plupart des reprises s'arrêtent, faute de repère. Les déclarations obligatoires collectées par l'agence américaine de l'environnement (EPA) en fournissent plusieurs, toutes en tonnes métriques, donc comparables au plafond converti de 30,1 millions de tonnes.
| Repère | Émissions annuelles | Rapport avec le plafond |
|---|---|---|
| James H. Miller Jr. (Alabama), plus grosse centrale au charbon du pays | 19,0 Mt CO2e en 2024 | 1,6 fois moins |
| Plant Scherer (Géorgie) en 2010, record absolu jamais déclaré par une installation américaine | 23,0 Mt CO2e | 1,3 fois moins |
| West County Energy Center (Floride), plus grosse centrale au gaz du pays | 7,1 Mt CO2e en 2023 | 4,2 fois moins |
| Toute la production d'électricité française | 10,9 Mt CO2eq en 2025 | 2,8 fois moins |
| Les émissions annuelles de CO2 de la Suisse | 32,1 Mt en 2024 | légèrement plus |
Le rapprochement le plus net est ailleurs. Les deux installations américaines les plus émettrices, Miller en Alabama et Labadie dans le Missouri, ont déclaré 33,1 millions de tonnes à elles deux en 2024. Le plafond accordé à GW Ranch en représente 91 %. Et sur les quatorze années de déclaration publiées, aucune installation américaine, tous secteurs confondus, n'a jamais franchi 25 millions de tonnes.
Précision de méthode : l'EPA n'a plus publié les déclarations de son programme obligatoire au-delà de l'exercice 2023. Les chiffres 2024 cités ici viennent des mêmes données, obtenues par l'Environmental Integrity Project au titre du droit d'accès aux documents administratifs, puis republiées en mars 2026.
Le projet passe-t-il sous le verrou texan ?
Le 3 août 2026, sept mois après la délivrance du permis de GW Ranch, le gouverneur Greg Abbott a demandé à la Public Utility Commission of Texas et à ERCOT d'auditer tous les data centers en cours de raccordement avant qu'un seul projet supplémentaire ne soit approuvé. Nous avons documenté cette décision dans notre article sur l'audit texan des data centers. Or les deux dispositifs ne portent pas sur le même objet.
| Ce que le verrou du 3 août bloque | Où se situe le projet de Pecos County |
|---|---|
| L'approbation d'un raccordement dans la file d'ERCOT | Centrale « incapable de vendre ou de recevoir de l'électricité du réseau public », selon le permis |
| Une autorisation d'électricité prélevée sur le réseau public | Production sur site, achetée à un tiers |
| Les dossiers déposés après le 3 août 2026 | Permis d'air obtenu le 21 janvier 2026 |
| Une procédure conduite par la PUCT et ERCOT | Permis d'air délivré par la TCEQ, autre administration |
La première ligne mérite un arrêt. La formulation n'est pas de nous mais de la TCEQ, qui écrit que la centrale « fournira l'électricité d'un data center d'IA sur site et ne sera pas capable de vendre ou de recevoir de l'électricité du réseau électrique de l'opérateur local ». Le projet, tel qu'autorisé en janvier, est donc structurellement hors du périmètre d'un verrou qui porte sur les raccordements.
Deux réserves s'imposent quand même. La première : Amazon écrit de son côté que le site est « conçu pour passer à un service raccordé au réseau à mesure que les délais de raccordement le permettront ». Cette intention ne figure pas dans le permis, qui décrit l'inverse. Si elle se concrétise, il faudra une nouvelle procédure et le projet entrera dans la file d'ERCOT : l'audit serait alors différé plutôt qu'évité. La seconde : ni la PUCT ni ERCOT n'ont publié la liste des projets audités. Sans elle, la question reste ouverte, et c'est précisément ce qui manque pour trancher.
Reste une symétrie que le calendrier rend difficile à ignorer. Dans son message du 5 août, le gouverneur listait ce qu'il attend des data centers : payer leur part, fournir leur propre électricité, réutiliser leur propre eau, réduire le coût de l'électricité et éviter de gêner les quartiers. La déclaration transmise par Amazon à The Verge le 9 août répond à ces points un par un.
Amazon croit qu'il faut payer l'intégralité du coût de l'alimentation de nos opérations. Notre nouveau campus de data centers prévu à Pecos County fait exactement cela : il est alimenté par une production nouvelle sur site qui n'augmentera pas les coûts de l'électricité pour les familles texanes, et il est conçu pour passer à un service raccordé au réseau à mesure que les délais de raccordement le permettront.Margaret Callahan, porte-parole d'Amazon, le 9 août 2026
La production sur site règle ainsi trois problèmes d'un coup : la file d'attente de raccordement, qui atteignait 474 GW au Texas fin juillet, l'opposition locale sur le prix de l'électricité, et le calendrier. C'est la porte de sortie décrite dans notre article sur le droit de coupure du réseau PJM, et le calcul qui structure désormais les projets géants comme celui de l'Ohio autour d'OpenAI.
Ce que disent les comptes d'Amazon
Le rapport de développement durable 2025 d'Amazon donne le chiffre absolu que la presse résume par un pourcentage. L'empreinte carbone mondiale du groupe est passée de 69,55 à 80,85 millions de tonnes de CO2e entre 2024 et 2025, soit +16 %. C'est le plus haut niveau jamais publié par l'entreprise, au-dessus du précédent record de 71,54 millions de tonnes en 2021.

| Poste (millions de t CO2e) | 2024 | 2025 | Évolution |
|---|---|---|---|
| Électricité achetée (scope 2) | 2,80 | 3,74 | + 34 % |
| Biens d'équipement (scope 3) | 11,82 | 16,96 | + 43 % |
| Opérations directes (scope 1) | 15,13 | 15,37 | + 2 % |
| Empreinte totale | 69,55 | 80,85 | + 16 % |
Un chiffre est passé inaperçu : l'intensité carbone, l'indicateur que le groupe met en avant, remonte elle aussi, de 109,0 à 112,8 grammes de CO2e par dollar de chiffre d'affaires. C'est sa première hausse depuis 2019, alors que la page publique du groupe affiche une baisse de 38 % depuis cette date. Les deux affirmations sont exactes, elles ne portent simplement pas sur la même période.
Pour l'échelle : les 30,1 millions de tonnes autorisées à GW Ranch valent environ 37 % de l'empreinte carbone mondiale totale d'Amazon en 2025, et huit fois ses émissions déclarées d'électricité achetée. Une seule centrale, un seul site.
Reste une question que la presse tranche vite : Amazon attribue-t-elle cette hausse à l'IA ? Pas explicitement. Le rapport 2025 n'écrit nulle part que l'empreinte a progressé de 16 % à cause de l'intelligence artificielle. Il rattache la hausse à la croissance de l'activité : un chiffre d'affaires en progression de 156 % depuis 2019, dont 12 % sur la seule année 2025 et 20 % pour AWS.
L'IA apparaît en revanche dans le diagnostic. La directrice du développement durable, Kara Hurst, écrit en ouverture qu'aucun changement des sept dernières années n'a été plus grand que l'IA, laquelle « crée de nouvelles demandes en énergie, en eau et en infrastructures ». Une autre page évoque des « besoins énergétiques croissants, en particulier pour l'IA et les services cloud ». Le lien est reconnu comme un facteur, sans être chiffré : attribuer les 16 % à l'IA est une inférence de presse, pas une déclaration d'Amazon.

Sur l'engagement lui-même, la position officielle n'a pas bougé. Interrogée par le New York Times, la même porte-parole résume le grand écart en deux phrases : « Le monde est différent aujourd'hui de ce qu'il était quand nous avons cofondé le Climate Pledge », et « notre engagement n'a pas changé ».
Quand une actualité met en avant un chiffre d'émissions, vérifiez s'il s'agit d'un plafond d'autorisation, d'une émission déclarée ou d'une projection. Les trois circulent sous le même mot de « tonnes de CO2 » sans avoir la même valeur.
Questions fréquentes
Le data center d'Amazon au Texas va-t-il vraiment émettre 33 millions de tonnes de CO2 ?
Rien ne le dit. C'est le plafond du permis délivré le 21 janvier 2026 à la centrale GW Ranch, calculé par la TCEQ sur 8 760 heures de fonctionnement par turbine et par an. L'installation n'est pas construite, et le chiffre est en tonnes courtes, soit environ 30,1 millions de tonnes métriques.
Ce projet échappe-t-il à l'audit texan des data centers ?
Sur la base des éléments publics, il n'entre pas dans le périmètre immédiat : le verrou du 3 août 2026 porte sur les approbations de raccordement à ERCOT, et le permis prévoit une centrale incapable de vendre ou de recevoir de l'électricité du réseau public. Amazon indique toutefois vouloir se raccorder plus tard.
Pourquoi les data centers d'IA consomment-ils autant d'électricité ?
Un site d'entraînement tourne à pleine charge en continu, sans creux nocturne, et concentre sa demande sur un point unique du réseau. Les projets récents se comptent en centaines de mégawatts, contre quelques dizaines pour un data center classique.
Quelle est l'empreinte carbone d'Amazon aujourd'hui ?
80,85 millions de tonnes de CO2e en 2025, selon son rapport de développement durable officiel, contre 69,55 millions en 2024. L'objectif de neutralité reste fixé à 2040.
Amazon est-elle la seule à construire ses propres centrales à gaz ?
Non. D'après Cleanview, les développeurs de data centers ont annoncé près de 60 projets de centrales au gaz en autoconsommation depuis début 2025, pour 90 GW cumulés, et Microsoft, Google et Meta ont toutes investi dans le gaz cette année.


