Outils Intelligence Artificielle
Accueil/ Actualités/ Infrastructure/ Le premier réseau électrique américain pourra couper les data centers en cas de pénurie
Infrastructure · 6 min de lecture

Le premier réseau électrique américain pourra couper les data centers en cas de pénurie

PJM, qui alimente 67 millions d'Américains, pourra faire baisser la consommation des data centers de plus de 50 MW en cas de tension. À partir de juin 2027.

Illustration

Depuis trois ans, la question qui revenait à chaque annonce de modèle était : « aura-t-on assez de puces ? ». Le 27 juillet 2026, le conseil de PJM Interconnection y a répondu autrement. La contrainte n'est plus le silicium, c'est la prise de courant.

Le Board of Managers de PJM, l'organisme qui coordonne le plus grand réseau électrique des États-Unis, a validé un dispositif permettant de faire baisser de force la consommation des très gros consommateurs, data centers en tête, quand le réseau manquera de marge. La décision fait suite à deux enchères de capacité successives qui n'ont pas trouvé assez de production pour couvrir la demande.

À retenir · l'essentiel
La décisionPJM pourra réduire la consommation des nouveaux sites de 50 MW et plus qui n'apportent pas leur propre électricité.
Le déclencheurDeux enchères de capacité d'affilée bouclées sous le seuil de fiabilité, une première dans l'histoire de PJM.
Le calendrierRien avant le 1er juin 2027, et uniquement en cas de tension sur le réseau.
Pour vousAucun effet immédiat sur ChatGPT ou Gemini. Le sujet est le coût du calcul, pas la panne.

Ce que PJM a décidé, et pour quand

PJM Interconnection n'est pas un fournisseur d'électricité. C'est un gestionnaire de réseau de transport régional : il ne possède ni les centrales ni les lignes, il coordonne l'ensemble et veille à ce que la production suive la consommation à chaque instant. Son périmètre : 67 millions de personnes desservies, 13 États et le district de Columbia, de la Virginie à l'Illinois, pour environ 182 000 MW de capacité coordonnée. C'est aussi la région qui héberge déjà une grande partie des data centers du pays.

La décision du conseil de PJM, publiée le 27 juillet 2026 sur le site officiel de l'opérateur.
La décision du conseil de PJM, publiée le 27 juillet 2026 sur le site officiel de l'opérateur.

Le mécanisme s'appelle Interim Resource Adequacy Service (IRAS). Il ne s'agit pas d'un délestage, cette coupure imposée en dernier recours pour éviter la panne générale, mais d'un effacement : on demande à un gros consommateur de réduire volontairement sa consommation quand le réseau est tendu, et on le rémunère pour ça. Ces programmes existent depuis des décennies aux États-Unis et concernent surtout des industriels.

La lettre du conseil, signée par sa présidente Paula Conboy, est précise sur trois points.

  • Le périmètre. Sont visées les nouvelles charges de 50 MW et plus sur un même site qui, au 1er juin 2027, n'apportent pas assez de capacité pour couvrir leurs propres besoins. Les sites existants et ceux qui amènent leur production ne sont pas concernés.
  • Le rang. La réduction interviendra avant le déclenchement des procédures d'urgence classiques. Les data centers passeront devant tout le monde dans l'ordre des sacrifices.
  • La contrepartie. Les clients concernés seront rémunérés, à un tarif approuvé par le régulateur fédéral et sur la base de leur performance vérifiée.
!
Ce n'est pas un couperet

Aucune coupure avant le 1er juin 2027, et seulement en période de tension. Le dispositif doit encore être déposé auprès de la FERC, le régulateur fédéral de l'énergie, qui peut l'amender ou le rejeter. Aucune date de décision n'est annoncée.

Pourquoi le réseau craque, et pourquoi la décision divise

Le déclencheur est arithmétique. Le 14 juillet 2026, PJM a publié les résultats de son enchère de capacité pour l'année 2028/2029. Ce marché sert à acheter à l'avance l'engagement de centrales à être disponibles le jour où il fera très froid ou très chaud. Résultat : 138 318 MW achetés, soit 6 831 MW de moins que le niveau requis pour tenir la norme américaine de fiabilité (une défaillance tolérée tous les dix ans). L'enchère précédente affichait déjà un manque d'environ 6 500 MW. Ce sont les deux premières de l'histoire de PJM à finir sous le seuil sur toute la zone.

Ce que PJM voit arriver
70 GW
de nouvelles très grosses charges attendues d'ici 2038
15 GW
de production fermée dans la zone PJM depuis 2022
76 %
de hausse des prix de gros de l'électricité en un an
La trajectoire actuelle, faite d'une croissance rapide de la demande, d'une offre qui se resserre et de coûts de capacité en hausse, n'est pas soutenable.
Paula Conboy, présidente du conseil de PJM, lettre du 27 juillet 2026

Le conseil a tranché contre l'avis majoritaire du marché. Une proposition concurrente, fondée sur une souscription volontaire et portée par une coalition d'acteurs du secteur, avait recueilli plus des deux tiers du soutien pondéré des membres de PJM. Le conseil l'a écartée, estimant qu'un cadre volontaire n'offrait pas l'assurance que la capacité manquante serait effectivement achetée.

La décision est loin de faire consensus. Joseph Bowring, président de Monitoring Analytics, le surveillant de marché indépendant de PJM, estime auprès d'Utility Dive que le maintien des data centers dans les enchères de capacité a déjà alourdi les coûts de 29,4 milliards de dollars sur les quatre dernières enchères, et que le mécanisme IRAS augmentera les prix de gros tout en dégradant la fiabilité, en raccordant des clients sans ajouter la production pour les servir.

𝕏PJM Interconnection (@pjminterconnect) · 27 juillet 2026 · traduit de l'anglais
Le conseil de PJM a pris aujourd'hui des mesures décisives pour renforcer la fiabilité du réseau et se préparer à une demande d'électricité sans précédent. Reliability Backstop Procurement Interim Resource Adequacy Service Alors que la demande des data centers et des autres grands consommateurs d'électricité continue de croître, PJM agit dès maintenant pour contribuer à maintenir la fiabilité du réseau, tout en faisant avancer des solutions de plus long terme.
Voir le post sur X
Le fil des événements
14 juillet 2026L'enchère de capacité 2028/2029 finit 6 831 MW sous le seuil de fiabilité.
27 juillet 2026Le conseil de PJM valide une enchère de secours et le mécanisme IRAS.
30 sept. au 21 oct. 2026Enchère de secours, résultats attendus début décembre.
1er juin 2027Entrée en vigueur du droit de réduction sur les nouvelles charges de 50 MW et plus.
1er juin 2032Date limite de mise en service des centrales retenues.

Ce dernier jalon résume le problème : une centrale se construit en années, un data center bien plus vite.

Est-ce que l'IA consomme vraiment tant d'électricité

Selon une étude BloombergNEF reprise par TechCrunch le 21 juillet 2026, les data centers devraient absorber un cinquième de l'électricité produite aux États-Unis d'ici 2035, soit quatre fois leur consommation actuelle, pour une capacité approchant 200 GW. Dans la seule zone PJM, ils représenteraient 34 % de l'électricité consommée.

ZoneConsommation des data centersTrajectoire
Monde415 TWh, soit 1,5 % de l'électricité mondiale+ 12 % par an sur cinq ans (AIE)
États-Unisquatre fois moins qu'en 2035un cinquième de la production en 2035 (BloombergNEF)
Union européenne70 TWh en 2024115 TWh en 2030 (AIE, via la Commission européenne)
Franceenviron 10 TWh, soit 2 % de la consommation23 à 28 TWh en 2035 (RTE)

Le vrai problème n'est pas seulement le volume, c'est sa simultanéité et sa concentration géographique. Un data center d'entraînement tourne à pleine charge en permanence, sans creux nocturne, et s'implante là où la fibre et le foncier sont disponibles, pas nécessairement là où il y a du courant.

En France, le même mur, sans le même calendrier

RTE recensait début juin 2026 environ 300 data centers en France, dont huit raccordés directement au réseau à très haute tension pour 800 MW cumulés. Leur consommation avoisine 10 TWh par an, soit environ 2 % de la consommation nationale. L'ADEME en comptait 352 en janvier 2026, pour le même ordre de grandeur.

Le chiffre à retenir est ailleurs. En mai 2026, RTE avait réservé près de 18 GW de capacité de raccordement pour environ 80 projets, contre une quarantaine de projets et 5 GW fin 2024. La file d'attente a triplé en dix-huit mois, l'Île-de-France (7 GW) et les Hauts-de-France (6 GW) en tête. RTE nuance toutefois : les sites raccordés depuis deux ou trois ans ne consomment en moyenne que 20 % de la puissance demandée.

Côté diagnostic, le régulateur français a de l'avance. Après un rapport de mai 2026 sur l'empreinte environnementale de l'IA générative, l'Arcep a ouvert le 24 juillet 2026 une consultation publique pour élargir son enquête annuelle « Pour un numérique soutenable » aux fournisseurs de services d'IA générative. Elle veut leur faire déclarer les émissions associées à leurs services, les caractéristiques des modèles utilisés en France et les ressources mobilisées à l'entraînement comme à l'inférence. La consultation court jusqu'au 30 septembre 2026, pour une décision attendue avant la fin de l'année.

« D'un côté de l'Atlantique on commence à rationner la puissance, de l'autre on commence tout juste à la mesurer. »

Ce que ça change si vous dépendez d'un service IA américain

À court terme, rien. Aucun utilisateur de ChatGPT ou de Gemini ne verra son service s'interrompre à cause de PJM. Trois effets méritent en revanche d'être suivis.

Le prix du calcul va monter. Quand l'électricité de gros progresse de 76 % en un an dans la région qui héberge le plus de data centers du pays, la facture finit dans les tarifs des API et des abonnements professionnels. C'est la mécanique décrite dans le passage d'Alphabet en trésorerie négative : l'infrastructure coûte désormais plus cher que le logiciel.

La géographie du calcul va bouger. Un site qui apporte sa propre production échappe au dispositif, d'où la course aux campus autoalimentés comme le projet de 10 GW annoncé dans l'Ohio autour d'OpenAI, situé précisément dans la zone PJM. Le corollaire est moins reluisant : selon TechCrunch, les sites sans production propre se rabattront sur des groupes électrogènes, souvent au diesel, plus chers à faire tourner et plus polluants.

La transparence devient une exigence réglementaire. Entre le registre des grandes charges qu'installe PJM et la collecte que prépare l'Arcep, la boîte noire énergétique de l'IA s'ouvre des deux côtés de l'Atlantique. Pour une entreprise européenne, cela s'ajoute aux obligations de documentation déjà portées par l'AI Act.

Astuce

Si votre activité dépend d'un service IA hébergé aux États-Unis, la bonne question à poser à votre fournisseur n'est pas « où sont vos serveurs » mais « sur quel réseau électrique, et avec quel contrat de capacité ». C'est cette réponse qui déterminera votre exposition tarifaire dans deux ans.

Questions fréquentes

Est-ce que l'IA consomme beaucoup d'énergie ?

Oui, et de plus en plus. Les data centers pèsent environ 1,5 % de l'électricité mondiale selon l'AIE, avec une croissance de 12 % par an sur cinq ans. Aux États-Unis, BloombergNEF les voit atteindre un cinquième de la production nationale en 2035.

Quelle est la consommation électrique d'un data center dédié à l'IA ?

Elle se compte en dizaines voire en centaines de mégawatts. Le seuil retenu par PJM est de 50 MW sur un même site, et les projets annoncés ces derniers mois dépassent souvent le gigawatt.

Quelle est la consommation des data centers en France ?

Environ 10 TWh par an, soit près de 2 % de la consommation nationale, pour environ 300 sites recensés par RTE en 2026. RTE projette 23 à 28 TWh à l'horizon 2035.

Les particuliers vont-ils être coupés aussi ?

Non. Le mécanisme cible les nouvelles charges de 50 MW et plus, et il intervient avant les procédures d'urgence qui, elles, peuvent toucher tout le monde. L'objectif affiché est précisément d'éviter d'en arriver là.

Mon abonnement ChatGPT ou Gemini risque-t-il d'être interrompu ?

Non. Le dispositif n'entre en vigueur qu'en juin 2027, ne concerne que certains sites et n'a pas vocation à mettre un service hors ligne. L'effet attendu porte sur les coûts, pas sur la disponibilité.