Anthropic face à Sony Music et Warner Chappell : ce que dit la plainte
La plainte de 48 pages, déposée le 28 août à San José, vise Anthropic et ses deux cofondateurs. Torrenting massif, paroles piratées : le détail des accusations.

Vendredi 28 août 2026, 35 entités éditrices musicales, emmenées par Sony Music Publishing et Warner Chappell, ont déposé une plainte de 48 pages devant le tribunal fédéral du district nord de Californie, division de San José (dossier 5:26-cv-09217). Les défendeurs ne sont pas seulement Anthropic : la plainte vise aussi personnellement ses deux cofondateurs, Dario Amodei et Benjamin Mann.
Les éditeurs y voient « l'un des vols de propriété intellectuelle les plus massifs et les plus flagrants de l'histoire ». Anthropic, que la plainte décrit comme « l'entreprise d'IA éthique », répond pour sa part qu'elle conteste les affirmations et se défendra en justice. Tout ce qui suit est tiré du texte de la plainte et des comptes rendus de presse cités : ce sont des accusations, pas des constats judiciaires.
Ce que la plainte reproche à Anthropic
Le texte enchaîne trois séries de faits. D'abord le torrenting : en juin 2021, Benjamin Mann aurait personnellement utilisé le protocole BitTorrent pour télécharger au moins cinq millions de livres piratés depuis Library Genesis (LibGen), et en juillet 2022 l'entreprise aurait récupéré au moins deux millions de copies de plus via Pirate Library Mirror (PiLiMi). Parmi ces livres figuraient, toujours selon la plainte, des recueils de partitions et de paroles contenant des centaines d'œuvres des éditeurs, dont « Livin' On a Prayer », « September », « Great Balls of Fire », « Ramblin' Man » et « Hallelujah ».
Ensuite l'extraction. La plainte décrit des paroles copiées via Common Crawl, un corpus web géant, dont les copies proviennent de sites pourtant licenciés par les éditeurs, MusixMatch et LyricFind ; elle cite aussi les jeux de données The Pile et Books3. Anthropic aurait de plus numérisé puis détruit des centaines de recueils achetés d'occasion (une opération de « numérisation destructive »), et aurait connecté un outil dédié à l'effacement des notices de droits et des informations de gestion des droits (CMI), ce qui ouvre un chef distinct, prévu par la loi américaine.
Troisième volet, les sorties du modèle : Claude aurait restitué des paroles mot à mot. La plainte cite un échange de finetuning où le modèle annonce posséder « une base de données étendue de chansons et de leurs paroles » avant de recopier « Hallelujah » de Leonard Cohen, une réponse que le relecteur humain d'Anthropic aurait ensuite « choisie », encourageant la répétition. Le tout s'appuie sur un terrain déjà balisé : dans Bartz v. Anthropic, le juge William Alsup avait qualifié la collecte d'Anthropic de « piratage sans complexe, mais à très grande échelle ».

Pourquoi les cofondateurs sont visés personnellement
C'est l'une des spécificités de cette plainte. Benjamin Mann aurait téléchargé lui-même les cinq millions de livres de LibGen, aurait partagé en direct ses captures d'écran de torrenting sur les canaux Slack internes, et aurait surnommé son programme de supervision « un petit gardien de LibGen plutôt mignon ». Pour PiLiMi, il aurait poussé le lien à ses collègues avec un « juste à temps ! ». Selon la plainte, qui cite la déposition de Mann et les constats du juge Alsup dans Bartz, une politique interne d'Anthropic exigeait l'approbation expresse de Dario Amodei avant toute acquisition d'un nouveau jeu de données, et celui-ci aurait approuvé le torrenting.
Deux des quatre chefs portent précisément sur ce rôle : contrefaçon directe (tous les défendeurs) et contrefaçon contributive contre Amodei et Mann. Les éditeurs demandent aussi une injonction permanente qui citerait nommément les deux hommes, et un compte rendu des données d'entraînement, des méthodes et des capacités des modèles. Le tout avec demande de procès devant jury.
Anthropic et ses fondateurs Dario Amodei et Benjamin Mann ont mené une campagne effrontée de torrenting, d'extraction et de téléchargement illicites d'œuvres protégées, à très grande échelle, pour développer, exploiter et engranger d'énormes profits de la série de modèles d'IA Claude.La plainte · 28 août 2026 · traduit de l'anglais
Pour Amodei, qui défendait le 15 août sur X l'idée que le rejet de l'IA est « fondamentalement une crise de confiance », ce procès arrive au pire moment : la plainte reprend le règlement des livres comme preuve que les sanctions n'ont pas suffi à faire changer les méthodes.
La chronologie complète des procès droits d'auteur d'Anthropic
C'est ici que cette affaire devient lisible. Le volet musical d'Anthropic ne commence pas le 28 août : il s'empile depuis trois ans, et la plainte de Sony et Warner Chappell est la quatrième action musicale déposée en 2026.
| Affaire (2026) | Plaignants | Date de dépôt | Dossier |
|---|---|---|---|
| Concord II | Concord, UMG, ABKCO | 28 janvier 2026 | 5:26-cv-00880 |
| BMG v. Anthropic | BMG | 17 mars 2026 | 5:26-cv-02334 |
| Round Hill v. Anthropic | Round Hill Music | 17 août 2026 | 5:26-cv-08505 |
| Sony/Warner Chappell | 35 éditeurs | 28 août 2026 | 5:26-cv-09217 |
Ce qui change par rapport au volet livres, et le front européen
Le volet livres s'était refermé sur un accord de 1,5 milliard de dollars approuvé le 20 juillet 2026, après la décision du juge Alsup du 23 juin 2025 : l'entraînement sur des livres licenciés ou achetés relevait du fair use, l'approvisionnement piraté non (notre analyse détaillée reprend les trois verdicts). La nouvelle plainte tire deux leçons opposées de cet épisode. Elle affirme que 1,5 milliard n'est « évidemment pas un règlement assez dissuasif » pour une entreprise valorisée autour de 2 000 milliards de dollars (chiffre que la plainte emprunte à Forbes) ; et elle change d'angle juridique, en attaquant l'entraînement lui-même et les sorties, pas seulement l'approvisionnement, avec en plus le chef de suppression d'informations de droits. The Verge calcule qu'à ces taux maximums, le potentiel se chiffre en plusieurs milliards de dollars.
En Europe, le débat ne passe pas par le fair use. La directive 2019/790 permet la fouille de textes et de données sauf réservation expresse des ayants droit, et l'article 53 de l'AI Act impose depuis le 2 août 2025 de respecter ces réservations. Le jugement de Munich de novembre 2025, rapporté par The Next Web, ajoute un précédent directement musical : mémoriser des paroles dans un modèle vaut reproduction, et l'exception de fouille ne couvre pas cet usage. C'est exactement le terrain que les éditeurs musicaux cherchent à faire valoir aux États-Unis, sans l'appui d'un texte comme le nôtre.
Tout ce qui précède repose sur des allégations d'éditeurs et sur des constats antérieurs qu'ils citent à leur avantage. Anthropic conteste l'ensemble, l'entreprise n'a pas encore formellement répondu au tribunal, et aucune juridiction n'a tranché le fond de cette nouvelle affaire.
Nous contestons les affirmations des éditeurs et nous comptons nous défendre vigoureusement devant la justice.Porte-parole d'Anthropic · déclaration à TechCrunch · 29 août 2026 · traduit de l'anglais
La suite est plus lente que l'annonce : réponse d'Anthropic au tribunal (une demande de rejet est possible), mise en état, et peut-être des mois de découverte documentaire avant tout procès. Pour le marché de la musique générée, l'affaire tombe pendant que Suno durcit déjà son cadre avec filigrane audio et empreintes : les règles du jeu, côté ayants droit, se serrent d'un seul mouvement.
Questions fréquentes
Que demandent exactement Sony Music et Warner Chappell ?
Des dommages statutaires jusqu'à 150 000 $ par œuvre contrefaite, jusqu'à 25 000 $ par suppression d'information de gestion des droits (ou leurs dommages réels et les profits d'Anthropic), une injonction permanente nommant aussi les deux cofondateurs, et un procès devant jury.
Combien d'œuvres sont en jeu ?
La plainte évoque « des dizaines de milliers » de compositions pour les volets entraînement et sorties, et liste à titre d'exemples des centaines d'œuvres dans les livres torrentés ; le périmètre exact se précisera à l'instruction.
Anthropic est-elle la seule cible des éditeurs de musique ?
Non : Concord et UMG (janvier 2026), BMG (mars 2026) et Round Hill (août 2026) ont aussi attaqué Anthropic en 2026, et UMG, Concord et ABKCO l'avaient déjà fait dès octobre 2023 sur les paroles.
Où en est l'affaire des livres ?
Réglée par un accord de 1,5 Md$ approuvé le 20 juillet 2026 ; la décision du juge Alsup sur le fair use et le cadre européen sont détaillés dans notre article sur l'entraînement des IA et le droit d'auteur.


