Schneider Electric s'offre Cognite pour 3,1 milliards de dollars : l'Europe accélère dans l'IA industrielle
Le groupe français met 3,1 milliards de dollars sur le norvégien Cognite pour muscler AVEVA dans l'IA industrielle. La Bourse, elle, tique sur le prix.

C'est l'une des plus grosses opérations jamais réalisées dans le logiciel industriel européen. Schneider Electric a annoncé le 30 juin, après la clôture des marchés, le rachat de Cognite, spécialiste norvégien des données et de l'IA industrielles, pour 3,1 milliards de dollars (environ 2,7 milliards d'euros) en numéraire, rapportent notamment Bloomberg et Le Monde Informatique.
Derrière le montant, un pari stratégique : le géant français de la gestion de l'énergie estime que la prochaine bataille de l'IA ne se jouera pas dans les chatbots, mais dans les usines — et qu'elle se gagnera sur la couche la plus ingrate du problème, celle des données.
Cognite, c'est quoi au juste ?
Fondée à Oslo en 2016 au sein du conglomérat industriel norvégien Aker, Cognite s'est fait un nom sur un problème que toutes les industries lourdes connaissent : leurs données opérationnelles — capteurs, machines, plans, historiques de maintenance — sont éparpillées dans des dizaines de systèmes incompatibles. Sa plateforme les unifie et les « contextualise », c'est-à-dire qu'elle relie chaque donnée à l'équipement physique qu'elle décrit.
C'est ce socle qui rend possible la suite : Atlas AI, sa gamme d'agents IA capables d'assister les opérateurs — diagnostiquer une dérive de production, préparer une intervention de maintenance, répondre en langage naturel à une question sur l'état d'une installation. Selon BFM Bourse, ces agents représentaient déjà 86 % des prises de commandes de la société, dont les réservations annuelles récurrentes ont progressé de 36 % sur un an, pour plus de 170 millions de dollars de revenus en 2025.
D'après le communiqué d'Aker ASA, la vente constitue le plus gros « exit » logiciel de l'histoire de la Norvège : le groupe empoche environ 1,48 milliard de dollars, soit près de vingt fois sa mise.
Pourquoi Schneider paie-t-il si cher ?
Schneider Electric possède déjà un poids lourd du logiciel industriel : le britannique AVEVA, dont il a pris le contrôle intégral en 2023. AVEVA excelle dans la modélisation et l'analyse prédictive classiques, mais il lui manquait précisément ce que Cognite a passé une décennie à construire : la couche de données contextualisées sans laquelle les agents IA d'usine restent des démonstrations.
Cognite a construit quelque chose de rare : une plateforme d'IA véritablement industrielle, qui transforme la complexité des données opérationnelles en avantage compétitif.Olivier Blum, directeur général de Schneider Electric
L'équation est la même que pour les agents IA de bureau : un agent ne vaut que par les données auxquelles il accède. Dans une usine, où une erreur peut coûter des millions — voire des vies —, cette exigence est décuplée. En s'offrant Cognite, Schneider achète moins un produit qu'une infrastructure de confiance pour ses futurs agents industriels.

Un prix qui fait tiquer la Bourse
L'accueil des marchés a été plus frais que les communiqués. Le 1er juillet, l'action Schneider Electric a reculé jusqu'à 3,1 % en séance, avant de limiter sa baisse autour de 1,8 %, selon BFM Bourse. En cause : un prix qui représente environ 18 fois le chiffre d'affaires 2025 de Cognite (13,7 fois celui attendu en 2026), pour une société encore déficitaire — environ 24 millions de dollars de perte d'exploitation en 2025.
Royal Bank of Canada juge ces multiples « élevés », et Barclays estime que « les inquiétudes concernant l'allocation du capital risquent de refaire surface », calculant un retour sur capitaux investis d'à peine 3,5 % à l'horizon 2030.
« Dans l'IA industrielle comme ailleurs, la question n'est plus « combien ça coûte », mais « combien ça coûtera de ne pas y être ». »
L'opération reste soumise aux autorisations réglementaires habituelles ; la clôture est attendue « dans les prochains trimestres ». Schneider publiera ses résultats semestriels le 30 juillet — l'occasion d'en dire plus sur le financement et le calendrier d'intégration.
Ce que l'opération dit de l'Europe de l'IA
Ce rachat illustre une course bien engagée entre industriels européens : Siemens, rival le plus direct de Schneider, investit massivement pour intégrer l'IA générative à ses logiciels d'usine, et les acquisitions se multiplient dans le secteur. L'Europe, distancée sur les grands modèles génériques malgré des exceptions comme Mistral AI, dispose en revanche d'un vrai champ de bataille à sa main : l'IA appliquée à l'industrie, là où son tissu manufacturier et son savoir-faire en automatisation pèsent encore.
Le mouvement s'inscrit aussi dans un contexte réglementaire en évolution : les systèmes d'IA déployés dans des environnements industriels critiques figurent parmi les cas sensibles suivis de près par l'AI Act européen, dont le calendrier pour les systèmes à haut risque vient d'être aménagé.
Pour suivre une acquisition de ce type sans se noyer, surveillez trois choses : la date de clôture effective, le sort des équipes de la cible, et la première feuille de route produit commune. C'est là que se joue la réussite — pas dans le communiqué du jour J.
Questions fréquentes
Combien Schneider Electric a-t-il payé pour Cognite ?
3,1 milliards de dollars (environ 2,7 milliards d'euros), intégralement en numéraire, soit environ 18 fois le chiffre d'affaires 2025 de Cognite.
Pourquoi Schneider Electric rachète-t-il Cognite ?
Pour doter AVEVA, sa filiale logicielle, de la couche de données industrielles contextualisées indispensable aux agents IA d'usine, comme ceux évoqués dans notre article sur les agents IA.
Qui possédait Cognite avant le rachat ?
Le conglomérat norvégien Aker ASA était l'actionnaire historique : il touche environ 1,48 milliard de dollars, près de vingt fois sa mise initiale.
Qui possède Schneider Electric ?
Schneider Electric est un groupe coté à la Bourse de Paris (CAC 40), sans actionnaire de contrôle : son capital est réparti entre investisseurs institutionnels et particuliers.
Qu'est-ce que l'IA industrielle ?
C'est l'application de l'IA aux opérations physiques (usines, énergie, maintenance) : elle exige des données de capteurs fiables et contextualisées, un cadre que l'AI Act surveille de près pour les usages critiques.


