Microsoft, Anthropic et OpenAI : la bascule est écrite dans les comptes
Un gain de 3,2 milliards de dollars sur Anthropic en un trimestre, 24,1 milliards facturés à OpenAI sur l'année : Microsoft a chiffré son basculement.

Microsoft a publié ses résultats le 29 juillet 2026 au soir. Pour la Bourse, tout tient en trois nombres : 90 milliards de dollars de chiffre d'affaires sur le trimestre, 331,8 milliards sur l'exercice clos le 30 juin, 133,7 milliards de bénéfice net annuel. Mais l'information qui compte pour qui choisit des outils d'IA n'est pas dans ces trois nombres. Elle est dans deux lignes comptables et dans une phrase prononcée à l'appel analystes.
Microsoft est le seul acteur au monde à détenir une participation dans les deux plus grands laboratoires d'IA, à leur louer l'infrastructure sur laquelle ils tournent, et à leur opposer ses propres modèles. Cette année, les trois rôles ont commencé à se contredire noir sur blanc dans les états financiers. Et Satya Nadella a arrêté de faire comme si de rien n'était.
Deux participations, deux poids dans les comptes
Le communiqué officiel liste le gain Anthropic parmi les « éléments ponctuels » qui ont fait dévier le trimestre de la prévision d'avril, pour 3,2 milliards de dollars. TechCrunch chiffre l'apport à 0,33 $ de bénéfice par action, sur les 4,81 $ publiés. Microsoft avait investi 5 milliards dans Anthropic en novembre 2025, dans un accord circulaire où le laboratoire s'engageait en retour sur 30 milliards d'achats de services Azure. TechCrunch relève que Microsoft ne réévalue pas cette participation chaque trimestre, contrairement à celle d'OpenAI. Quand la réévaluation tombe, elle se voit.
Sur la même période, la ligne OpenAI a pesé 480 millions de dollars de résultat net, soit 0,07 $ par action. À l'échelle de l'exercice complet, elle apporte en revanche 4,96 milliards de résultat net et 0,67 $ par action. Autrement dit, Microsoft a inscrit presque autant de gain sur Anthropic en trois mois que sur OpenAI en douze.
| Ligne comptable | Anthropic | OpenAI |
|---|---|---|
| Effet sur le quatrième trimestre | +3,2 Md$, soit +0,33 $ par action | +480 M$, soit +0,07 $ par action |
| Effet sur l'exercice | Non communiqué séparément | +4,96 Md$, soit +0,67 $ par action |
| Retiré du résultat ajusté ? | Non | Oui |
| Argent engagé | 5 Md$ investis en novembre 2025 | 13 Md$ d'engagement, 11,9 Md$ versés au 30 juin 2026 |
La dernière ligne du tableau est la plus révélatrice. La mesure « non GAAP » que Microsoft met en avant, et que les analystes comparent à la prévision, ne neutralise que l'effet OpenAI. Le gain Anthropic, lui, reste dedans. Le bénéfice ajusté de 4,74 $ par action qui a battu les attentes contient donc bien les 0,33 $ venus d'Anthropic, et pas les 0,07 $ venus d'OpenAI.
Plusieurs articles parus le 29 juillet décrivent la ligne OpenAI du trimestre comme une dépréciation d'environ 600 millions de dollars qui aurait coûté 0,07 $ par action. Le communiqué officiel dit exactement l'inverse : la participation a produit un gain net de 480 millions et a ajouté 0,07 $ au bénéfice par action. C'est bien pour cela que le tableau de réconciliation de Microsoft retranche ce montant pour passer de 4,81 $ (GAAP) à 4,74 $ (ajusté).
Le gain sur OpenAI n'est pas ce que l'on croit
Le 10-K déposé le même jour est plus explicite que le communiqué. Il indique que les gains nets de l'exercice sur OpenAI, 6,5 milliards de dollars avant impôt, « proviennent principalement du gain de dilution lié à la recapitalisation d'OpenAI ». Un gain de dilution n'est pas un encaissement : c'est une écriture comptable enregistrée quand la part détenue se réduit dans une opération valorisée au-dessus de sa valeur au bilan. Pour mémoire, la même ligne affichait 4,8 milliards de pertes nettes sur l'exercice 2025 et 1,5 milliard sur 2024.
Le document apporte au passage deux précisions que la presse a peu relevées. D'abord la taille réelle de la participation : « environ 25 % d'intérêt sur une base convertie » au 30 juin 2026, quand le chiffre de 27 % continue de circuler. Le 10-K explique pourquoi, en une phrase : la part proportionnelle de Microsoft « a diminué du fait de la recapitalisation d'OpenAI et d'autres opérations de financement ».

Ensuite, et c'est le chiffre le plus parlant du dossier : Microsoft a enregistré 24,1 milliards de dollars de chiffre d'affaires issus de ses accords commerciaux avec OpenAI sur l'exercice, part de revenus incluse, et 6 milliards de créances clients sur OpenAI au 30 juin. Le montant de la seule part de revenus n'est pas isolé, mais l'ordre de grandeur du total suffit : OpenAI pèse environ 7 % du chiffre d'affaires annuel de Microsoft. La relation est devenue d'abord commerciale, ensuite capitalistique.
« Gardez votre harnais séparé du modèle »
C'est l'analyste d'UBS Karl Keirstead qui a mis Nadella sur le sujet, en lui demandant comment Microsoft pouvait profiter du basculement vers les modèles ouverts et sur mesure tout en restant exposé aux laboratoires de frontière. La réponse, dans la transcription officielle de l'appel, ne prend aucune précaution.
Nous sommes très, très clairs sur la conception architecturale de la plateforme : vous devez garder votre harnais séparé du modèle, le harnais garantissant que votre mémoire et votre contexte restent externes. Cela signifie que n'importe quel modèle, à n'importe quel moment, est interchangeable. Vous devriez et vous pouvez utiliser des modèles de frontière. Il n'y a aucune raison de s'en priver, mais vous pouvez aussi en utiliser plusieurs.Satya Nadella, appel analystes du 29 juillet 2026, transcription officielle Microsoft · traduit de l'anglais
Le « harnais », c'est la couche qui entoure le modèle : la mémoire, le contexte, l'espace d'action de l'agent. Garder cette couche chez soi, c'est pouvoir changer de modèle sans rien reconstruire. Microsoft en vend, sous le nom Copilot. Et Nadella a cité comme preuve l'affaire de la semaine précédente, l'agent d'OpenAI sorti de son bac à sable qui a attaqué Hugging Face : « ce qu'il faut surtout en retenir, c'est que vous ne pouvez pas dépendre d'un seul modèle. Vous aurez peut-être besoin de plusieurs modèles ne serait-ce que pour remédier aux problèmes causés par un modèle. [...] Vous ne pouvez pas être soumis aux refus d'un seul modèle. » Pour analyser ses journaux, Hugging Face avait dû se rabattre sur le modèle chinois à poids ouverts Z.ai GLM 5.2 après le refus d'un modèle de frontière privé.
Derrière l'argument de la résilience, il y a un catalogue à vendre : plus de 11 000 modèles sur Azure, dont ceux d'OpenAI, d'Anthropic, de Mistral et de xAI, et la famille maison MAI. Nadella a annoncé plus d'une douzaine de nouveaux modèles MAI, dont un premier modèle de raisonnement, MAI Thinking 1, et revendique 40 % de performance par watt en plus en les faisant tourner sur la puce maison Maia 200. Sur GitHub Copilot, MAI-Code-1-Flash afficherait un meilleur taux d'acceptation du code pour 10 % de tokens en moins en médiane ; dans Excel, une qualité comparable à GPT-5.6 sur les tâches les plus courantes, à coût nettement inférieur.
Le passage le plus frontal concerne la sécurité. MAI-Cyber-1-Flash, dit Nadella, « obtient de meilleures performances que le modèle Mythos, bien plus gros, mais à la moitié du coût, une fois combiné à notre harnais de sécurité multi-agents ». Mythos est l'une des deux familles de modèles les plus haut de gamme d'Anthropic. Le même trimestre où Microsoft inscrit 3,2 milliards de gain sur Anthropic, son PDG explique donc publiquement que le modèle maison fait mieux pour deux fois moins cher.
Nous venons de publier nos résultats du quatrième trimestre de l'exercice 2026. 🟢 Un trimestre solide, avec 90 milliards de dollars de chiffre d'affaires 🟢 Le chiffre d'affaires d'Azure et des autres services cloud a progressé de 43 %, porté par une forte demande pour l'ensemble des services de la plateforme 🟢 Microsoft 365 Copilot a dépassé 30 millions de sièges payants « Nous faisons avancer la frontière sur la courbe qui va du coût au résultat, pour que chaque client puisse transformer des tokens en résultats métier. Cette année, le chiffre d'affaires d'Azure a dépassé 100 milliards de dollars pour la première fois, et Microsoft 365 Copilot a atteint plus de 30 millions de sièges, ce qui reflète la confiance que les clients nous accordent pour porter leur transformation par l'IA. » @SatyaNadella Lisez le communiqué complet ici : https://msft.it/6016a610wVoir le post sur X
Ce que ça change concrètement pour Copilot
Cette doctrine n'est pas une position de tribune : elle est déjà dans le produit. Microsoft Copilot ne tourne plus sur les seuls modèles d'OpenAI, mais sur un mélange d'OpenAI, d'Anthropic et de MAI selon la tâche, et le nombre de clients Azure qui construisent avec plusieurs fournisseurs a été multiplié par cinq depuis janvier. Levi Strauss, cité en exemple à l'appel, fait tourner plus de 1 000 agents métier sur Foundry avec des modèles d'OpenAI et d'Anthropic.
Deux annonces suivent. Microsoft revendique plus de 30 millions de sièges payants Microsoft 365 Copilot, avec des ajouts nets qui ont plus que doublé d'un trimestre à l'autre. Et Nadella a confirmé, comme l'a relevé The Verge le 29 juillet, la sortie d'une « super app » Copilot dès ce trimestre, qui réunira le chat, Cowork, les Autopilots et le code, côté grand public comme côté entreprise.
Pour une entreprise française, la conséquence pratique est double. D'un côté, la promesse d'interchangeabilité rend le choix du modèle moins définitif qu'il n'y paraît : c'est votre couche de contexte, pas le modèle, qui vous enferme ou vous libère. De l'autre, un fournisseur qui vend à la fois le cloud, le harnais et le modèle a tout intérêt à ce que vous preniez les trois chez lui. Si vous hésitez encore sur la brique assistant, notre comparatif ChatGPT face à Microsoft Copilot détaille ce que chacun voit réellement de vos documents, et Claude reste l'autre grande option en entreprise, y compris à l'intérieur de Copilot.
Avant de signer, demandez où vivent votre mémoire et votre contexte : dans l'outil, ou dans un espace que vous contrôlez. C'est cette réponse, pas le nom du modèle du moment, qui décide de votre capacité à changer d'avis dans dix-huit mois.
Questions fréquentes
Quelle est la participation de Microsoft dans OpenAI ?
Son rapport annuel au 30 juin 2026 indique « environ 25 % d'intérêt sur une base convertie », comptabilisé par mise en équivalence. Le chiffre de 27 % encore souvent cité est antérieur : la part de Microsoft a été diluée par la recapitalisation d'octobre 2025 et par les levées suivantes.
Qui rapporte le plus à Microsoft, Anthropic ou OpenAI ?
Sur le quatrième trimestre, Anthropic, avec 3,2 milliards de dollars de gain contre 480 millions pour OpenAI. Sur l'exercice, OpenAI reprend l'avantage avec 4,96 milliards, mais l'essentiel vient d'un gain de dilution comptable. En chiffre d'affaires réel, OpenAI est très loin devant : 24,1 milliards facturés sur l'année.
Microsoft va-t-il arrêter d'utiliser les modèles d'OpenAI et d'Anthropic ?
Non. Les deux restent au catalogue Azure, qui compte plus de 11 000 modèles, et dans les produits Copilot. Mais Microsoft pousse activement ses modèles MAI comme option moins chère sur une partie des tâches.
Quels modèles font tourner Microsoft 365 Copilot ?
Un mélange de modèles OpenAI, Anthropic et MAI selon la tâche, et non plus les seuls modèles d'OpenAI. Le détail produit par produit est dans notre comparatif ChatGPT face à Microsoft Copilot.
Qu'appelle-t-on un « harnais » d'agent ?
La couche logicielle autour du modèle : la mémoire, le contexte injecté, les outils et les actions autorisées. Nadella soutient qu'il faut la garder séparée du modèle pour pouvoir remplacer ce dernier sans tout reconstruire.


